A Antibes, il y a le château d'Antibes, celui qui domine la vieille ville qui fut la demeure des seigneurs d'Antibes, la famille Grimaldi. Et puis, il y a les châteaux des campagnes, qui sont le plus souvent de grandes bastides bourgeoises dont l'aspect est laissé à l'imagination de leurs propriétaires successifs. Certains prennent vraiment des aspects de "châteaux", mais d'autres se contentent d'exposer leur masse majestueuse. On les appellera châteaux ou villa, mais l'idée de fond est la même : affirmer sa richesse et pouvoir profiter pleinement d'un environnement paradisiaque.
La villa Eilenroc est intimement liée à la transformation du Cap d’Antibes au cours des XIXe et XXe siècles. Vers le milieu du XIXe siècle, le Cap est encore un territoire rocheux, aride et peu construit, occupé essentiellement par quelques terres plantées de vignes et d’oliviers ou de petites zones labourables. Le rattachement du comté de Nice à la France en 1860, puis la disparition progressive des contraintes militaires pesant sur Antibes et la destruction à venir de ses remparts, vont favoriser l’ouverture de la ville et l’essor immobilier. Quelques pionniers commencèrent alors à acquérir à bas prix de vastes terrains au Cap, parmi lesquels Gustave Thuret, James Close, Hugh Hope Loudon et James Wyllie.
Le commanditaire de la villa Eilenroc est Hugh Hope Loudon, Hollandais né en 1818 à Semarang, sur l’île de Java, dans une famille d’origine écossaise ayant fait fortune dans le commerce et l’exploitation de matières premières des Indes néerlandaises. Après y avoir accompli une partie de sa carrière où il participa à la création de la société minière Billiton, Loudon revint en Europe. On affirme que Hugh Hope Loudon fut gouverneur général des Indes néerlandaises. Ce faisant, on le confond avec son jeune frère James, né en 1924 qui a occupé ce poste de 1871 à 1875.
En 1865, il acheta une dizaine d’hectares au Cap d’Antibes, au lieu-dit « Argènt Faus », et décide d’y faire construire une résidence. Il fallait être fou pour vouloir s'installer sur ce plateau désertique couvert de lentisques et de buissons épineux, mais il avait été ébloui par le paysage largement ouvert sur la mer et son splendide isolement.
L’attribution des plans à Charles Garnier souvent affirmée dans les divers articles demeure incertaine. Aucun document connu ne permet de confirmer directement son intervention, et la chronologie comme le style architectural invitent à la prudence. En 1867, la villa était achevée. Il lui donna le nom d’Eilenroc, anacycle du prénom francisé de son épouse, Cornelia. La villa présentait une architecture classique d’une grande qualité. De plan rectangulaire, élevée sur trois niveaux et couvrant près de 1 000 m², fortement inspirée du Petit Trianon de Versailles, les colonnes de type corinthien ayant été remplacées par des colonnes d'ordre dorique. L’épouse de Loudon n’y résidant pas, la propriété sera mise en vente dès 1870.
La villa peu après sa construction.
En 1873, Eilenroc est acquise par le riche négociant écossais James Wyllie. Après avoir fait fortune dans l'exploitation de plantations de thé en Inde et à Ceylan, il souhaita se mettre au repos, et partagea son temps entre l’Angleterre et le Cap d’Antibes, où il passait les saisons d’hiver. Sous son impulsion, le domaine connut une transformation majeure. Le jardinier suisse Henri Ringuissen convertit le terrain rocheux en un vaste parc paysager : des tonnes de terre furent apportées, on plantat diverses essences méditerranéennes associées à des plantes exotiques venues du monde entier ; le bois de la Croë fut intégré à la propriété et une roseraie de 2 000 m² fut créée. La façade de la villa sera également remaniée par l’ajout d’un grand escalier et d’une double colonnade à chapiteaux corinthiens.
James et Helen Wyllie, mus par un idéal philanthropique, eurent l'idée d’ouvrir les jardins de leur villa au public en échange d’un droit d’entrée destiné à être reversé aux œuvres de bienfaisance de la ville, ce qui fit d’Eilenroc un lieu étroitement associé à la vie sociale antiboise. L’amélioration des accès au domaine par l'élargissement du chemin menant à la villa, les indications installées à la gare et le développement de services de voitures à cheval facilitèrent les visites qui furent un véritable sucès. Les sommes collectées seront distribuées notamment à l’hôpital, au bureau de bienfaisance et à différentes œuvres sociales de la ville. Après la mort de James Wyllie en 1908, son épouse poursuivit cette action philanthropique et effectua d’importants dons à la ville.
Un buste de James Wyllie sera réalisé par le sculpteur niçois Fabio Stecchi à la demande du conseil municipal en reconnaissance de sa générosité. Plusieurs légendes restent liées au personnage de James Wyllie. La première veut qu'on lui accorde ça ou là titre de "sir", or il n'a jamais été anobli même à titre individuel. La deuxième veut que son chien dénommé Rover paraît-il, se soit laissé mourir sur sa tombe. Là encore, ceci n'est étayé par aucun écrit.
Buste de James Wyllie par F. Stecchi.
L'allée des palmiers. Levy et Neurdein.
Entrée des jardins un jour de visites. Selecta.
L'entrée des jardins. Photo Biondo.
La propriété passa ensuite à leur petit-fils, Sir Coleridge Arthur Fitzroy Kennard, figure originale issue de l’aristocratie britannique. Élevé en partie à Eilenroc, il fréquente les milieux diplomatiques, intellectuels et artistiques et sera notamment proche de l’univers du Bloomsbury Group, un collectif d'artistes, d'intellectuels, d'économistes, qui voulaient réagir contre le puritanisme de l'époque victorienne. Sa vie personnelle fut mouvementée, marquée par plusieurs liaisons, deux mariages, la pratique addictive du jeu et la consommation de drogues. Diplomate dans plusieurs pays entre 1908 et 1919, il mena parallèlement une activité littéraire. Il s'installa à Eilenroc avec son valet qu'il avait ramené de Perse. La villa occupait une place importante dans ses souvenirs, puisqu’il publia en 1934 un ouvrage intitulé « Farewell to Eilenroc ». Sa réputation et ses difficultés financières alimentent la légende selon laquelle il aurait perdu la villa au jeu ; il semble plus vraisemblable que ses dettes l’aient contraint à s’en séparer.
Il mourut à Grasse (Alpes-Maritimes) en 1948 à l'âge de 63 ans. Il repose au cimetière du Grand Jas à Cannes. Le titre de baronnet s'éteinda avec la mort de son plus jeune fils, George en 1999.
Sir Coleridge Kennard. Tableau intitulé Portrait de Dorian Gray par Jacques-Emile Blanche, 1904.
Eilenroc revient ensuite à Henri-Charles Sudreau, fondateur de l’agence de détectives privés Harris. Personnage singulier, ancien courtier d'assurance et banquier, son troisième mariage avec une actrice de café-concert surnommée « La Chichade », en raison d'un caractère vif et populaire, veuve d’un aventurier fou autoproclamé « Empereur du Sahara », fera les délices de la presse à scandale. Très intégré à la vie antiboise, dont il envisagea un temps de devenir maire, il poursuivit un temps la tradition de générosité de ses prédécesseurs en reversant à la municipalité une partie des recettes des visites des jardins. Il projeta également de réaliser un lotissement dans le parc, projet qui ne sera pas mené à bien. Après sa mort en 1925, une partie du domaine sera détachée et sera finalement acquis par Sir Pomeroy Burton, qui y fera construire le château de la Croë. La villa sera mise aux enchères publiques par la veuve de M. Sudreau en 1927 et achetée par Mrs Hélène (Helen) Beaumont.
Photo du mariage de Henri Sudreau et de son fils. Le père et le fils se sont mariés le même jour avec la mère et la fille.
Avec Louis Dudley et Hélène Beaumont, Eilenroc connaît une nouvelle période de faste. Le couple fait appel à des architectes, décorateurs et paysagistes renommés, parmi lesquels André Carlhian, William Welles Bosworth, Jacques Gréber et Willy Baumgarten. La villa est agrandie et embellie dans un esprit Art déco. Le parc est restructuré, une fontaine est ajoutée et le littoral aménagé en plage artificielle avec escalier et plongeoir. Les Beaumont organisent de nombreuses réceptions et « beach-parties » fréquentées par les personnalités de l’époque.
Après la mort de Louis Beaumont en 1942, Hélène Beaumont se détacha progressivement de la propriété. Elle s'installa avec sa sœur dans un pavillon au cœur du parc de la villa, puis en 1982, elle décida d’en faire don à la ville d’Antibes. Ce legs sera assorti de conditions précises : la villa ne doit servir qu'à des expositions et à des réceptions officielles, à l'accueil de personnalités ; les jardins doivent rester accessibles au public et le domaine ne peut être ni morcelé, ni loti, ni loué. Il sera créé une fondation Beaumont dont le but sera de gérer la villa et son domaine. Le premier président en fut le maire de la ville Pierre Merli.
Le commodore Louis-D. Beaumont en 1923. UCLA digital collection.
Mrs Beaumont sur les marches de sa villa. Croquis d'après photo.
La municipalité entreprit alors d’importants travaux de restauration de la villa, du mobilier et des jardins. Eilenroc sera inaugurée sous sa nouvelle forme en 1986 et deviendra alors un lieu représentatif majeur de la ville. Elle accueille notamment des réceptions officielles, comme par exemple le congrès franco-africain de 1987, ainsi que des tournages cinématographiques, des émissions de télévision ou des concerts. Le domaine continue parallèlement d’évoluer : création d’un écomusée à partir de 1998, plantation de 54 oliviers en 2000 et création en 2003 d’une roseraie d’environ 1 000 plants.
L’histoire d’Eilenroc est ainsi celle d’une propriété privée devenue progressivement un élément du patrimoine collectif antibois. Chacun de ses propriétaires a laissé son empreinte : Hugh Hope Loudon par la construction de la villa, James Wyllie par l’aménagement du parc et son engagement philanthropique, Coleridge Kennard et Henri-Charles Sudreau par les épisodes singuliers de leurs vies, enfin Louis et Hélène Beaumont par les transformations du domaine et sa transmission à la ville. À travers ces destins successifs se dessine également l’évolution du Cap d’Antibes, passé en un siècle et demi d’un territoire rocheux et peu habité à un lieu de villégiature prestigieux dont Eilenroc constitue aujourd’hui l’un des témoignages majeurs. Elle est l'un des exemples de la "vulgarisation" progressive du Cap d'Antibes, qui fut le domaine des aristocrates, principalement britanniques, puis passa aux mains des nouveaux riches américains, avant de s'ouvrir à la population locale et touristique.
Longtemps étouffée entre Cannes, la ville des aristocrates britanniques, et Nice, la grande ville nouvellement intégrée à l’Empire Français, il fallut le courage et l’énergie d’hommes exceptionnels pour qu’Antibes prenne une place importante dans le nouveau département es Alpes-Maritimes créé le 23 juin 1860 par la réunion de l’arrondissement de Grasse détaché du département du Var aux terres de l’ancien comté de Nice.
Parmi ces hommes de premier plan, voici Gustave Thuret (1817-1875), que l’on décrit comme lent de pensée et peu communicatif, de plus doté d’une santé fragile, mais scientifigue génial, et Édouard Bornet (1828-1911), vif, toujours en mouvement, à la pensée alerte et d’une gaité contagieuse. Ces deux hommes avaient été formés à la botanique par Jean dit Joseph-Henri Léveillé (1796-1870) médecin et mycologue auteur de travaux de premier plan sur les champignons, et par Joseph Decaisne (1807-1882) un botaniste français d’origine belge, fin dessinateur, président de la Société botanique de France, agronome et fructiculteur.
Lorsque Gustave Thuret naît à Paris, le 23 mai 1817, rien ne laisse encore présager que son nom restera attaché à l’un des plus remarquables jardins botaniques de la Méditerranée ayant acquit une renommée mondiale.
Issu d’une famille protestante fortunée, installée aux Pays-Bas, il grandit dans un milieu où se mêlent culture, voyages et sens des affaires.
Son père, Isaac Thuret, banquier, grand propriétaire terrien et consul général des Pays-Bas à Paris, appartient à cette bourgeoisie cosmopolite qui circule avec aisance entre les capitales européennes. Sa mère, Henrietta van der Paadevoort, élevée en Angleterre, transmit à son fils les fondements de la culture anglaises. C'est ainsi que Gustave, bien que né à Paris, parlera l’anglais avant d'apprendre le français.
Jeune homme, il cherche sa voie. Le dessin, la musique, les voyages et la diplomatie l’attirent tour à tour. Curieux de tout, il se forme autant par l’expérience que par les études et acquiert au fil de ses déplacements une solide connaissance des langues étrangères.
Naturalisé français en 1839, il conservera la prononciation hollandaise de son nom en "Turette". Il s’engagera un temps dans la carrière diplomatique. Ainsi, en 1840, après un séjour à Lyon, il acceptera un poste d’attaché d’ambassade à Constantinople. Mais cette existence officielle l’ennuie profondément. À ses yeux, les tâches diplomatiques sont sans attrait, et il trouve dans la botanique, à laquelle il a été initié par un ami musicien Alexandre de Villers, une échappatoire autant qu’une vocation. Ceci l’amènera à abandonner la diplomatie pour se consacrer entièrement à l’étude du monde végétal. Il installera alors dans le château familial de Rentilly, en Seine-et-Marne, un laboratoire. C’est à cette époque qu’il rencontre Édouard Bornet, jeune étudiant en médecine passionné de mycologie et d’histoire naturelle. Leur rencontre marque un tournant décisif. Les deux hommes vont former pendant plus de vingt ans un véritable tandem scientifique, uni par l’amitié, la complémentarité des talents et une même exigence d’observation.
En 1852, Thuret choisit de s’installer à Cherbourg afin de travailler au plus près de l’océan. Avec Bornet, il explore les rivages, récolte les algues, observe les formes de reproduction des végétaux marins et accumule une documentation qui contribue à faire de lui l’un des grands spécialistes de la phycologie de son temps. Mais ces longues heures passées dans l’eau, parfois jusqu’à la ceinture, vont aggraver une santé déjà fragile. Asthme et rhumatismes l’obligent bientôt à rechercher un climat plus doux. Il se tourne vers le sud-est du pays qui commence à attirer beaucoup de monde.
Durant l’hiver 1855-1856, il séjourne à Cannes. C’est à l’occasion de ses promenades d’herborisation qu’il découvre le cap d’Antibes. Là, Il remarqua une bastide entourée de quelques vignes, de plantation de blé et d’oliviers qui offrait une splendide vue dégagée sur la ville et les montagnes enneigées. Le 4 juin 1857, il acquiert à Lucien Raphel, receveur des douanes à Antibes, un domaine d’environ cinq hectares. Le 10 janvier 1860, il achètera une autre propriété d’une hectare et demi, située de l’autre côté du chemin du Cap. Thuret ne veut pas seulement planter un jardin. Il entend observer comment des végétaux venus d’autres régions du monde peuvent s’adapter au climat du Midi. Le domaine devient ainsi un laboratoire d’acclimatation à ciel ouvert.
L’aménagement rompt avec les codes du jardin à la française. Thuret préfère les lignes souples, les perspectives naturelles, les masses végétales irrégulières inspirées du paysage anglais donnant l’illusion de la liberté sauvage de la nature. Pour ce faire, il se mit à arracher les plantations présentes, ce qui surprit les gens du coin qui le traitaient d’original et le surnommèrent, avec un certain dédain, « le Parisien », ce qui donnera le nom de « montée du Parisien » à la portion de la route du Cap qui longe sa propriété. À mesure que les plantations se développent, le domaine change de visage. Grâce à un vaste réseau de correspondants, Thuret reçoit des graines et des plants venus de nombreux pays. Il échange avec les grands botanistes de son temps, visite les jardins de la région et observe avec attention les espèces exotiques déjà acclimatées sur la Côte d’Azur.
Le jardin se remplit d’arbres, d’arbustes, de plantes grimpantes et d’essences rares. Certaines prospèrent, d’autres échouent. Chaque réussite comme chaque échec enrichit l’expérience. Peu à peu, se constitue un savoir pratique sur l’acclimatation des végétaux en climat méditerranéen.
Pour compléter cet ensemble, Thuret fait édifier une villa confiée à l’architecte parisien Pierre Lorotte. Le bâtiment, simple et harmonieux, est pensé pour permettre à la fois le repos, la lecture et la recherche. Rosiers, passiflores, clématites, bignones et jasmins gagnent rapidement ses façades et contribuent à intégrer la maison au jardin.
Devenue célèbre, la propriété attire savants, horticulteurs, voyageurs et visiteurs éclairés du monde entier. La bibliothèque s’enrichit, les échanges de graines se multiplient, les observations scientifiques circulent d’un pays à l’autre. Le domaine Thuret s’inscrit désormais dans un vaste réseau international de savoirs botaniques.
George Sand elle-même, frappée par la beauté du site, en laisse une évocation admirative dans son ouvrage « Nouvelles lettres d’un voyageur » lorsqu’elle visita le «jardin de Monsieur Turette». Elle découvrira la villa qu’elle trouve « … petite et charmante sous sa tapisserie de bignones et de jasmins de toutes nuances et de tous pays ; mais c’est du pied de cette villa au sommet de la pelouse qui marque le renflement du petit promontoire, et qui, par je ne sais quel prodige de culture, est verte et touffue, que l’on est ravi par la soudaine apparition de la mer bleue et des grandes Alpes blanches émergeant tout à coup au-dessus de la cime des arbres ».
Thuret, saura s'entourer de collaborateurs efficaces. Avant tout, Édouard Bornet son ami et principal collaborateur scientifique. Charles Naudin, d’abord fournisseur de graines, qui devint progressivement un conseiller précieux et un habitué du domaine.
Malgré la dégradation de sa santé, Thuret poursuivit ses recherches avec une remarquable constance. En 1866, il entreprend avec Bornet une nouvelle campagne d’étude sur la côte atlantique, du Pays basque à la Bretagne. Il en revint épuisé.
Le 10 mai 1875, alors qu’il se trouve à Nice, où il vient régulièrement se reposer dans un appartement qu'il loue dans la maison Bianchi, Gustave Thuret est victime d’un malaise cardiaque au cours d’une promenade. Il meurt sur place, à l’âge de cinquante-sept ans. Sa disparition aurait pu marquer la fin de l’aventure, mais il n’en fut rien.
Entrée de la villa Thuret. Photo du chanoine Rostan.
Le château de Rentilly (Seine-et-Marne)
L'oeuvre de Gustave Thuret sera poursuivie et enrichie par ses principaux collaborateurs. Le premier d'entre-eux, l'ami de toujours, Edouard Bornet, puis Charles Naudin.
Édouard Bornet (1828-1911).
Né le 2 septembre 1828 à Guérigny (Nièvre). Son père était un simple caissier aux forges nationales de Chaussades. C’est son père, probablement insatisfait de sa situation, qui le poussa à faire des études. Il obtiendra le bac section lettres en 1846, mais très vite il montrera un attrait marqué pour les matières scientifiques. Il fit des études de médecine à la faculté de Paris. C’est une rencontre qui donna un sens définitif à sa vie. Sa route croisa celle du Dr Léveillé, savant mycologue renommé, qui l’encouragea à étudier les champignons. De même, il apprit le dessin, indispensable dans sa matière. Puis en 1852 il rencontra Gustave Thuret qui faisait des études sur les algues et cherchait un collaborateur qui lui devint vite indispensable. Leur caractère était opposé mais complémentaires : Thuret lent, réfléchi, à la santé fragile et renfermé ; Bornet vif, alerte, ouverte et d’un naturel gai, mais tous les deux passionnés de savoir et de recherche. Bornet passa malgré tout sa thèse de docteur en médecine en 1855 puis suivit Thuret dans le sud de la France pour une collaboration fertile.
Après la mort de Gustave Thuret en 1875, Bornet hérita d’une belle rente qui lui permit de poursuivre ses activités scientifiques. Il reçut en legs également toutes les collections ainsi que le jardin du Cap d’Antibes qu’il rétrocéda à l’État. Il ne conserva que la bibliothèque. Il acheva la publication des Études phycologiques. En 1886, il fut admis à l’Académie des sciences. Il vivait alors à Paris, au 27 quai de la Tournelle (5e arr.), où il recevait la visite de nombreux savants du monde entier. En 1900, il obtint la rosette d’officier de la Légion d’honneur. En 1910, il aura l'honneur d'être reçu membre de la Royal Society de Londres.
Il mourra le 18 décembre 1911 à Paris.
Le laboratoire Thuret au Cap d'Antibes. Gravure anglaise, 1899.
Edouard Bornet
Charles Naudin (1815-1899).
Né le 14 août 1815 à Autun. Il s’orientera très vite vers des études scientifiques. Son père était précepteur dans une famille bourgeoise. Sa mère née Deroche, avait hérité d’une petite fortune que dilapida son époux dans des aventures industrielles.
A l’âge de dix ans, il quittera Autun pour un collège de Picardie, puis rejoignit son père à Limoux. En 1837 il passera son baccalauréat en sciences à Montpellier. En 1838, il aura le bonheur d’être présenté à Auguste Saint-Hilaire, très célèbre botaniste de l’époque. Pour subsister, il sera simple jardinier au Muséum mais poursuivait en même temps ses études et obtint son doctorat en sciences en 1842. Plus tard, il sera nommé professeur suppléant de zoologie au lycée Chaptal, mais moins d’un an après il va être atteint d’une névralgie de la face, il parlait « d’enfer névralgique, associée à une surdité totale qui l’amènera à donner sa démission et l’obligera à communiquer au moyen d’une ardoise et d’une craie. Il se lancera alors avec détermination dans ses études scientifiques dont la qualité lui ouvrit les portes de l’Académie en 1863.
Il se maria en 1860 avec Anne-Marie Paucoup dont il aura six enfants. En 1869, il ira à Collioure fonder un établissement de culture expérimentale privé dans le but d’acclimater les plantes exotiques. En 1871, il eut la douleur de perdre deux de ses fils à une semaine d’intervalle, de maladie.
Depuis 1858, il était en relation avec Gustave Thuret qui s’intéressait à ses recherches. En 1866, il put visiter le jardin Thuret qu’il appellait « le bois sacré de l’horticulture et de la botanique expérimentale. » A la mort de Thuret, Naudin, alors âgé de 60 ans, fut chargé de gérer le jardin Thuret. Il s’y installa en 1878 et eut pour tâche de poursuivre l’œuvre de son créateur, mais également de rendre l’établissement prospère. On le décrivait comme un travailleur méthodique et sagace. C’est lui qui développa les plantations d’eucalyptus dans le sud-est dont l’intérêt était d’aider à assécher les lieux humides et de créer une atmosphère saine par les vapeurs d’essences qu’ils dégagent. Sous sa direction, le jardin se développa énormément et affirma sa renommée mondiale.
Naudin se préoccupait aussi de métaphysique dont il signalait l’importance pour la science qui avait, selon lui, un rôle « aussi dans l’agrégation des faits et phénomènes particuliers en faits d’ordre supérieur, dans la synthèse en un mot. »
Le 19 mars 1899, on le trouva "endormi" dans son bureau de la villa Thuret, devant une étude qu’il était en train de corriger. Sa mort fut paisible et conforme à sa vie, au travail.
Charles Naudin.
Georges Poirault (1858-1936).
Marie Henri Georges Poirault est né le 3 septembre 1858 à Poitiers où son père M. Jules Poirault était professeur à l’école de médecine mais également membre de la Société Botanique de France.
Il obtint sa licence en sciences naturelles. En 1881, il vint à Paris comme élève stagiaire, puis commença des études de médecine sans les mener à leur terme. A l’âge de 25 ans, il fit partie de la mission océanographique du "Talisman", un navire océanographique, dont le but était alors d’explorer les hauts-fonds de l’Atlantique. Il aura ensuite l’occasion d’aller pendant deux ans, de 1886 à 1888, en Russie pour travailler dans un laboratoire. C’est là qu’il rencontrera sa future femme dont le père vivait et travaillait en Russie. Il se mariera le 24 octobre 1888 à Paris avec Eugénie Anne Gibert née à Saint-Pétersbourg le 2 mai 1865 . Ils auront six enfants mais l’aînée mourra à l’âge de 13 mois.
De retour en France, il passera sa thèse pour le doctorat en sciences (1894). De 1889 à 1899, il publiera la plus grande partie de ses travaux sur le monde végétal.
Curieusement, il sera, comme son prédécesseur, atteint assez jeune, d’une surdité totale.
En 1899, il se fixera à Antibes afin de prendre la suite de Charles Naudin à la villa Thuret. Pendant 36 ans, il se consacrera à poursuivre l’œuvre entreprise par ses prédécesseurs. Il dût dans un premier temps, remettre l’établissement et plus particulièrement les jardins, en état car les dernières années de Naudin avaient été difficiles en raison de son état de santé. Malgré cela, ayant conservé un pied-à-terre à Paris, il continuera de professer de 1900 à 1927 à l’École nationale d’Horticulture de Versailles.
En 1912, il créera le Bulletin d’Horticulture Méditerranéenne qui malheureusement ne parut que deux fois, interrompu par la guerre. Pendant celle-ci, il accepta de remplacer le professeur de latin du collège d’Antibes, qui avait été mobilisé.
En 1927, le jardin Thuret fut remis au Ministère de l’Agriculture. Cette même année, Poirault partit avec sa fille aux États-Unis, dans l’Arizona invité à organiser un jardin botanique, le « Boyce Thompson South Western Arboretum ». Il y resta trois mois, en profita pour visiter la Californie d'où il put ramener à Antibes de nombreuses graines de plantes locales, notamment des cactées.
En 1929, Poirault dut affronter un hiver particulièrement rigoureux qui détruisit un grand nombre de plantes. Âgé de 71 ans, il eut l’énergie pour remettre en état les jardins tout en continuant ses recherches. Il rassembla une collection remarquable d’œillets, créa une roseraie et réalisa une importante collection d’agrumes et de plantes à oignons. En 1933, il accomplit une tâche à laquelle il tenait tout particulièrement, éditer un ouvrage d’inventaire de toutes les richesses végétales réunies à la villa Thuret. A la fin de sa vie, sa préoccupation était de savoir si on allait nommer à sa place quelqu’un aimant les plantes et qui saurait se dépenser pour conserver et étendre les collections présentes. Cela sera fait par la nomination de Marc Simonet docteur es-sciences et auteur de travaux sur la génétique des iris.
En dehors de son activité scientifique, Georges Poirault participa à la vie publique. Par exemple, c’est lui qui, après la destitution de Gustave Chancel maire d'Antibes par décret présidentiel du 20 juin 1914, fut nommé à la présidence de la commission administrative chargée de gérer les affaires courantes de la ville. Il sera assisté de M. Baldacci, percepteur et de M. Vigouroux, receveur.
Il mourra à Antibes le 10 février 1936 d’une longue maladie.
Georges Poirault
Georges Poirault au centre avec son cornet acoustique. Archives de la villa Thuret.
Les châteaux d'Antibes
La Brague est une rivière longue d’environ 21 km, qui prend sa source près de Châteauneuf-de-Grasse à près de 350 mètres d’altitude et draine les eaux de ruissellement et les rivières d’un bassin de près de sept hectares. Ses six principaux affluents sont le riou Malet, le Bruguet, le ruisseau des Bouillides, le val de Pôme, la Valmasque, le ruisseau des Vignasses.
L’origine de son nom, que l’on trouve dès 1022 sous la forme braga, évoque un lieu humide. Il viendrait d’une racine celte BRK.
En langue provençale, bragous veut dire boueux. Cette rivière qui, au début de son cours, s’écoule en cascade sur un terrain calcaire, aboutit sur un terrain plat, autrefois couvert de vignes, dit Plaine de la Brague, avant de se jeter dans la mer au niveau de la gare de Biot. La fin de son parcours sur des terrains plus argileux entraîne la création de zones boueuses, d’où son nom.
C’est dans la plaine de la Brague, probablement à Vaugrenier, qu’aurait eu lieu en l’an 69 après J.-C. la bataille entre les deux prétendants à l’imperium Othon et Vitellius.
Vers 1890, la vicomtesse de Bernis acheta un domaine de trois hectares s’étendant le la plaine de Vaugrenier jusqu’à la rivière Brague. Née Gabrielle Emilie Antoinette Sélima Sabatier, elle vit le jour à Nice le 6 juin 1854. Elle épousa à Nice le 11 avril 1874, Pons Raymond Aimé Paul Joseph de Pierre de Bernis vicomte de Marsac (1847-1913) qui sera sous-préfet de Rethel puis de Grasse. Elle y fit édifier un château comprenant un bâtiment sur deux niveaux avec sous-sol et toit-terrasse, encadré de deux tours carrées. Elle y rajouta plus tard la ferme, le pigeonnier, un chalet avec les écuries et une chapelle-école. Elle participa activement à la vie locale. Elle recevait au château des membres de la noblesse locale ainsi que des artistes de la région. Elle assurait des activités philanthropiques en faveur des œuvres sociales de la ville.
Après la révolution d’octobre, nombre de Russes blancs vinrent s’installer, avec leur fortune, sous le soleil de la Côte d’Azur. Parmi eux, le prince Jivotoski qui acheta le château en 1922, puis le revendit en 1926 à une société foncière, la T.I.N.A., qui transforma une partie du domaine en lotissement. Certaines dépendances furent vendues et transformées en habitations individuelles. Le château lui-même fut racheté par un particulier, le docteur Alphonse-Joseph Rieu-Villeneuve, qui l’occupa jusqu’en 1952 avec son épouse. Pendant la seconde guerre mondiale, le château fut occupé par les soldats français, puis par les Italiens et enfin par les Allemands.
En 1952, c’est une société dénommée « Clébert-Longchamps » qui transforma le château en hôtel-restaurant. La piscine fut créée à cette époque.
Enfin, en 1979, la société Beval en fit une maison de retraite qui est toujours en activité. Le château subit alors de grandes transformations intérieures afin de l’adapter à ses nouvelles fonctions. Elle appartient aujourd’hui au groupe Domusvi et reçoit les séniors valides ainsi que des personnes âgées dépendantes.
Le château de la Brague dans les années 30.
Le château de la Brague dans les années 1980. Cliché Maurice Bernaudon pour Nice-Matin
C'est une grande demeure de prestige construite au milieu du XXe siècle pour un entrepreneur et homme d'affaire anglais d'origine américaine. Ce domaine a eu une vie très mouvementé, entre des heures de gloire et des périodes de déchéance complète. Entièrement restauré au tout début du XXIe siècle il mène une vie aujourd'hui entourée de mystère en raison de la personnalité de son propriétaire et de la situation géopolitique mondiale.
Né le 21 aout 1869 à Beaver en Pennsylvanie aux États-Unis, de Thomson Burton (1844-1909) et Jennie Davis Frisbee (1851-1905). Il est décédé le 15 octobre 1947 à Londres. Il était apparemment enfant unique.
Il n’est pas issu, comme beaucoup le pensent, de l’aristocratie britannique, mais a été naturalisé britannique puis anobli en 1923.Il est en fait issu d’une famille modeste. Il est un exemple du rêve américain, c’est-à-dire la possibilité de devenir riche par son travail et son intuition.
Il a commencé à travailler très jeune comme apprenti typographe au Brooklyn Citizen, puis comme compositeur au Brooklyn Daily Eagle vers 1885. Il deviendra en 1890 journaliste dans ce même journal. Son talent sera vite repéré puisqu’il obtiendra le soutien du directeur du journal, M. St Clair McKelway. En 1899, il sera nommé rédacteur en chef au Brooklyn Eagle.
Il intégra ensuite le groupe de Joseph Pulitzer au New Yok World Newspaper dont il deviendra directeur adjoint en juin 1900. Il fera ensuite carrière dans le groupe du magnat de la presse Alfred Harmsworth, 1st Viscount Northcliffe, un entrepreneur américain fondateur du London Daily Mail qui le fera venir en Angleterre. Il sera alors directeur général de la société Associated Newspapers Ltd, un groupe propriétaire notamment du Daily Mail, puis président de Northcliffe Publications.
Il est courant de dire qu’il fut un collaborateur de M. Hertz, mais aucun document sérieux ne fait référence à cela.
Un article du Brooklyn Daily Eagle en date du 7 mars 1914 annonce que M. Pomeroy Burton va obtenir la nationalité britannique « pour des raisons fiscales » est-il précisé. A cette date, il était devenu un des principaux actionnaires du London Daily Mail après le retrait de Sir Alfred Harmsworth. Cette naturalisation était devenue indispensable afin que Pomeroy Burton puisse recevoir une dignité britannique.
Pendant la Première Guerre Mondiale, il eut une activité propagandiste importante. Il fut chargé d’organiser la propagande britannique aux États-Unis. C’est ce qui favorisa probablement son anoblissement le 30 juin 1923 par le roi George V. Il fut fait Knight Bachelor, c’est-à-dire qu’il ne reçut pas de titre héréditaire, mais un titre de Chevalier lui donnant le droit d’être appelé Sir Pomeroy Burton. En1940, il était président des Nortcliffe Publications.
Le 8 décembre 1894, il épousa à Brooklin Mary Helen MacConnell, née vers 1863. Il eut un fils de cette union, Arthur Pomeroy Burton, né vers 1899. Le couple divorça le 6 décembre 1924 à Londres. Mary Helen MacConnell mourut le 19 décembre 1949 aux États-Unis.
Il se remaria vers 1925. L’identité de son épouse ne peut encore être établie. Elle apparait seulement sous le titre de Lady Pomeroy Burton.
Vers 1924, il avait acheté au Prince Danilo de Monténégro la villa Augusta située au Cap Martin qu’il rebaptisa Villa Barbara (aujourd’hui villa Trianon).
Sir Pomeroy Burton mourut le 15 octobre 1947 à Londres. Il fut incinéré au Golders Green Crematorium où une plaque rappelle son souvenir.
Sir Pomeroy Burton.
Plaque souvenir au cimetière londonien.
En 1927, sir Pomeroy Burton acheta la villa Les Myrtes au Cap d’Antibes. Il la fait démolir, puis demande à un célèbre architecte décorateur, Armand-Albert Rateau 1882-1938), de lui construire sur un terrain de 7 hectares un grand édifice de 2 000 m² qui deviendra le château de la Croë. Pendant les travaux qui se dérouleront de 1928 à 1931, ils résidèrent à régulièrement au Grand Hôtel de Cannes.
L’édifice est inspiré du Château de Bagatelle à Paris s’élève sur trois niveaux. Il s’agit d’une résidence très luxueuse, construite au milieu d’un parc peuplé d’essences méditerranéennes. L’idée de l’architecte était d’intégrer le bâtiment au cœur de la nature afin de faire un trait d'union entre la lumière du ciel et la mer. Le bâtiment présente une architecture mêlant les styles victoriens aux influences classiques françaises. Il présente un plan massif adouci par un avant-corps semi-circulaire, un portique ionique donnant sur la mer. Il s’élève sur deux étages terminés par un dôme en verrière circulaire.
En décembre 1936, le roi d’Angleterre Édouard VII dût abdiquer afin de pouvoir épouser une roturière à la mauvaise réputation, Ms Wallis Simpson. Le couple se maria en France le 3 juin 1937. Recherchant un lieu de résidence, ils choisirent la Côte d’Azur. C’est ainsi qu’entre 1938 et 1949, Sir Pomeroy Burton, qui préférait la résidence qu’il possédait au Cap Martin, louera son « château » au duc de Windsor et à son épouse. Des bruits coururent concernant le prix de la location, la durée du bail, la présence d’une baignoire en or, ce qui nécessité une mise au point conjointe propriétaire-locataire parue dans la presse (Le Temps du 1er mai 1938).
En 1948, Winston Churchill, ancien premier ministre de Grande-Bretagne, y célébra son 40e anniversaire de mariage avec le duc et la duchesse de Windsor
Après le décès de Sir Pomeroy Burton en 1947, la propriété appartint à sa veuve qui la vendra en 1950, à l’armateur grec Aristote Onassis. Ce dernier le vendra en 1957 après que son épouse Athina Livanos l’eut surpris dans une position inconvenante avec son amie, la mondaine Jeanne Rhinelander.
En 1970 le château passe entre les mains de son beau-frère et rival Stavros Niarchos, autre armateur grec qui a lancé le premier superpétrolier, qui l’offrit à sa femme, Eugenia Livanos. La même année, le bâtiment est ravagé par un incendie et sera laissé dans un état de quasi- abandon pendant près de 30 ans.
En 2001, il est racheté par le milliardaire russe Roman Abramovitch pour la somme de 15 millions de dollars. Il entreprend de gigantesques travaux pour un coût dépassant, parait-il, les 100 millions de dollars, dont la construction d'une piscine sur le toit. Il agrandit le domaine en achetant des terrains connexes, en particulier une partie de la propriété de la Tour Gandolphe afin de pouvoir créer un parking souterrain "aussi grand que celui du port Vauban" !!!. Il fit aménager un parc paysager sous la direction de Peter Wirtz.
Aujourd’hui, le château de la Croë est devenu un endroit privé très fermé dont l’histoire est rendue compliquée par les problèmes géopolitiques en cours. En effet, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les autorités françaises ont saisi les biens du milliardaire et financier de Poutine, dont le château de la Croë ainsi que 11 propriétés et d’autres actifs pour un total de plus de 20 milliards d’euro.
Le château de la Croë vu de la mer par Aimelaime
Le duc et la duchesse de Windsor devant la porte du château.
Caricature de Roman Abramovitch
En prenant la route qui longe le littoral pour aller au Cap d'Antibes, on a l’œil attiré, dès la sortie de Juan-les-Pins, par une grande bâtisse blanche qui domine la route. C’est le Château de Juan-les-Pins qui a eu une histoire mouvementée.
Ce château de 20 pièces fut construit dans les années 1880 sur un terrain de 17 000 m² appartenant à M. François Félix Charles Agard, né le 12 mai 1850 à New York qui avait épousé à Cannes Louise Elisabeth Joséphine Chancel, née le 30 juillet 1857 à Briançon. M. Agard était le fils d’Antoine et d’Alexandrine Thérèse Emond d’Esclevin, arrière-petite-fille de Michel-Joseph Emond d’Esclevin, maire de la ville en 1793, ce qui le rattache à l’histoire antiboise.
Le couple fit donc construire cette grande bâtisse sur ce terrain situé à proximité du petit port du Croûton, ce qui lui donna son nom initial de « Château du Croûton ». Mais avant la fin des travaux, François Félix Agard mourut subitement à l’âge de 32 ans, laissant son œuvre encore inachevée à la charge de son épouse qui venait d’accoucher trois mois auparavant de leur fille Aline Marie Olympe.
En 1890, devant les difficultés, Mme Agard se résolut de vendre la propriété pour la somme de cent deux mille francs à deux négociants parisiens, Messieurs Camille Lefèbvre et Dupire, associés à un médecin cannois, le docteur Wollaston. Ce dernier fut probablement l’occupant car pendant un temps l’édifice prit le nom de Château Wollaston avant de devenir Château de Juan-les-Pins.
Les nouveaux propriétaires firent appel à l’architecte cannois Lebrun afin de parachever les travaux. Celui-ci imagina un bâtiment sur trois niveaux. L’entrée se faisait par une vaste rotonde surmontée d’une terrasse semi-circulaire reposant sur 4 colonnes de style ionique qui sera, plus tard, complétée par des verrières. La façade de style classique, était ornée de colonnes engagées au premier niveau, et de pilastres. La façade ouest était ornée d’un oriel avec grandes fenêtres cintrées. A l’est, un oriel plat.
A l’intérieur, un vaste hall à l’anglaise, orné d’arcades et de colonnades en marbre s’ouvrait sur un escalier qui menait aux cinq chambres de maîtres situées au premier étage où l’on trouvait trois salles de bain. L’ensemble était complété par une terrasse bordée de
Au 2e étage, on trouvait 4 chambres de maître avec une seule salle de bain et quatre chambres de domestiques.
Au sous-sol étaient les chambres réservées au personnel, la cuisine et diverses pièces utilitaires.
Une grande allée traversait le parc et descendait jusqu’à la mer, permettant de rejoindre un port privé.
Le château de Juan-les-Pins. La rotonde. Photo extraite du livre de Didier Gayraud.
Le château de Juan-les-Pins et le port du Croûton.
En 1899, la propriétaire en était la baronne Antoinette de Lutzérode, épouse du baron russe Constantin de Silvansky qui en firent leur résidence d'hiver. Elle possédait également à Cannes une villa possédant 25 chambres « La villa du Méridien ». Son époux quant à lui était conseiller d’État et chambellan du Tsar et était très impliqué dans la communauté orthodoxe locale. Ils y firent quelques transformations et travaux d’agrandissement. En 1903, la princesse Carola de Vasa, épouse du roi Albert de Saxe, alors âgée de 70 ans, y aurait séjourné. Le baron Silvansky, qui aurait été un joueur acharné, aurait perdu son château à cause de dettes de jeux (selon Nathalie Aguado).
Le château de Juan-les-Pins. L'entrée et le hall.
Celui-ci échut alors entre les mains d’un dénommé Charles Walter Palmié qui revendit l’ensemble de la propriété au début des années 1920, à un milliardaire américain, Richard Hudnut (1855, mort à Juan-les-Pins le 30 octobre 1928), le créateur d’une grande maison de parfums et cosmétiques, qui lui donna alors le nom de « château de Juan-les-Pins ». Devenu veuf, il s’était remarié avec Winifred de Wolfe dont il adopta la fille. Celle-ci, avait été ballerine dans le corps des ballets russes d’Alexande Kolstoff, était devenue costumière à Hollywood, mais avait conservé son nom de scène de Natacha Rambova. Elle était décrite comme une « ravissante brune, longue comme une liane » ». Elle rencontra un acteur italien encore peu connu, Rodolfo Guglielmi, qui deviendra célèbre sous le nom de Rudolph Valentino. Devenu une star mondiale après la sortie en 1921 du film « Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, celui que l’on surnommait le latin lover, devint l’objet d’un véritable culte de la part de ses admirateurs, si bien qu’à sa mort brutale en 1926, il y eut une vague de suicides parmi ceux-ci et des émeutes lors de ses funérailles.
Le couple séjournait fréquemment au château de Juan-les-Pins où Mme Winifred Hudnut leur avait aménagé un appartement décoré de meubles noir laqué style art-déco où trônait un immense lit rond.
Le couple finit par divorcer en 1926, et l’acteur mourut peu après d’une péritonite appendiculaire en 1926. Richard Hudnut le suivit de peu : il mourut en 1928 d’une crise cardiaque à l’âge de 73 ans. Le château resta dans la famille Hudnut jusqu’en 1957, date à laquelle il fut vendu à une société immobilière qui en fit un lotissement, apporta quelques modifications à l’édifice, puis le divisa en copropriété.
Cette grande demeure antiboise bâtie sur les collines qui dominent la ville à proximité de la Badine recèle en effet une part de mystère. Son histoire est peu connue. Sur l’un des murs extérieurs, on peut lire une date ambiguë : MDCCCLIXI. Est-ce 1859 ou 1871 ?
Il s’agissait, au départ, d’une simple bastide, entourée de vignes, déjà présente sur le cadastre de 1813, construite non loin de la grande route de Cannes. Cette bastide appartenait alors au Colonel Jérome-Louis Lendy, chevalier de l'Empire, né le 2 novembre 1764 à Paris, héros des guerres de la Révolution et de l'Empire comme il y en avait beaucoup alors. Il fut blessé d'une balle à la jambe le 3 octobre 1793 lors de l'attaque du camp du Boulou. Le 3 mai 1809, il fut atteint de quatre coups de feu lors des combats d'Ebelsberg (Autriche). L'un d'eux lui fracassa la cheville gauche le rendant invalide à vie. Il arriva à Antibes comme commandant d'arme du 6 décembre 1813 au 7 novembre 1814. Il fut ensuite nommé à l'île d'Oléron, mais ne put rejoindre son poste en raison de ses blessures et se fixa à Antibes en attendant sa mise à la retraite (il avait 50 ans). Il se maria le 22 juin 1814 à Antibes avec Marie-Élisabeth Ferron, veuve de Lombard Jean-Joseph et vécu dans sa bastide de la Badine. Il mourut à Antibes le 27 juin 1824 et son épouse le 15 mars 1864. Leur fille Louise-Clémentine née le 8 mai 1819 à Antibes se maria le 28 avril 1845 avec M. Latreilhe Alexis-Roch, né le 29 septembre 1802 à Puylaroque (Tarn-et-Garonne), qui donna son nom à la bastide Il sera fait chevalier de la Légion d'Honneur en 1847. Leur fille Justine-Marie épousa le 17 août 1870 Pierre Civatte né en 1847. Elle avait hérité de la maison de ses parents que J.-B. Meiffret en 1877 décrivait en ces termes : « C’est une maison d’habitation avec un jardin devant. Des caroubiers et des noisetiers modèrent par leur ombrage les chaleurs de l’été. Quoique cette maison soit située à mi-côte de la Badine, la vue dont on y jouit ne manque pas d’étendue. »
En 1892, la propriété appartint à un niçois, M. François Tiranty, qui y fit d’importants travaux. Dans les années 1920 elle devint la propriété d’un exilé italien, le prince Luigi Maria Colonna descendant de la branche de Stigliano, né le 17 décembre 1844 à Caserta (Italie), qui avait épousé en troisièmes noces Louise Raguet, mariage célébré à Nice le 8 septembre 1909. C'est lui qui aurait fait transformer la bastide en château de style italien.
Le prince Colonna était issu d’une puissante famille romaine dont le nom, pourrait venir d’un ancêtre qui aurait ramené à Rome une partie de la colonne à laquelle aurait été lié Jésus lors de la flagellation. La famille Colonna a donné un pape, Odo Colonna, qui fut élu le 11 novembre 1417 sous le nom de Martin V. Marcantonio Colonna commandait la flotte papale lors de la bataille de Lépante en 1571. On trouve également des cardinaux, des diplomates, des politiques, une poétesse, Vittoria Colonna (1490-1547). A l'époque, le domaine occupait 3,7 ha couvertes de 7000 pieds de vigne, cent oliviers et trente figuiers. Le prince Luigi-Maria Colonna mourut le 2 mai 1933 à Pegli (Italie).
Le château fut vendu en 1930 pour un million six-cent mille francs à Mademoiselle Renard. Puis le château appartint à un M. Salmon. En 1946, c’est un artiste, le peintre italien Léon-Jean Giordano di Palma (né à Marseille en 1886) qui l’acheta avec projet d’en faire don à la ville après l’avoir aménagé en musée dédié à ses œuvres. Le projet prévoyait un aménagement d'une partie du rez-de-chaussée en musée de la peinture accueillant des tableaux issus des œuvres de M. di Palma. Il ferai une donation en faveur de la ville sous réserve d''usufruit tout en instituant la ville comme légataire universel. Giordano di Palma, peintre orientaliste, qui avait été nommé peintre officiel du ministère des colonies, souhaitait que, par la suite, ce château devienne un musée (municipal) des Beaux-arts. La donation fut faite en présence de maître Charles Guillaumont, qui était alors maire d’Antibes, et du bâtonnier Jean Pastour, ancien maire. L’artiste fit un testament qui fut déposé en l’étude de maître Gallais. Mais le projet n’aboutit pas. En 1955, le propriétaire fit lotir le parc. Le château fut plus tard transformé en home d’enfant par M. et Mme Amiel, puis acheté par M. Fernand Amar qui le loua pour que s’y installe une école de langues avant d’être acheté par un particulier. Le château constitué de 14 pièces pour une surface de 400 m² est actuellement la propriété d’un Russe. Il aurait été mis en vente pour la modique somme de 25 000 000 d'euro.
Comment cette bastide de la campagne antiboise est-elle devenue un château de style rococo ? Qui a été le maître d’œuvre de ces transformations. Le mystère demeure encore aujourd’hui.
Annonce parue dans "Le petit niçois" le 16 avril 1929.
Deux oeuvres de Léon-Jean Giordano di Palma.
Sur cette vue aérienne des années 30, le château Laval est au centre. Tout en bas, l'avenue Bel-Air, au-dessus, le chemin de Provence qui rejoint la Badine et se poursuit par l'avenue Paul Bourget qui semble destinée à rejoindre le vieux chemin de la Colle, mais n'aboutira jamais.
Une première bâtisse aurait été construite à cet endroit en 1865, sur un parc de 35 000 m², par M. Henri Honoré Machemin (né le 22 mars 1833 à Sisteron – Décédé le 27 février 1903 à Nice), avoué près le tribunal de Toulon. Le Château de l’Espée quant à lui fut construit en 1872 à la demande de Marie de Gargan (1828-1892). Elle était la fille du Baron Théodore Charles Joseph de Gargan du Chastel (1791-1853), maître de forges à Hayange (Moselle) et de Marguerite-Joséphine de Wendel (1804-1851).
Dans le Guide d’Antibes et de ses campagnes, paru en 1877, J.-B. Meiffret le décrit en ces termes : « Du milieu d’un bois d’oliviers aux branchages touffus, s’élève la villa de l’Espée dont les pignons et les tourelles se détachent finement à l’horizon. Cette construction d’une architecture capricieuse, gracieuse en même temps, imite comme silhouette le style Louis XIII. Des fleurs et une terrasse à balustrade concourent à rendre ce séjour encore plus délicieux. »
Mariée au baron Edouard de l’Espée (24 octobre 1820 – 13 juillet 1855), elle avait deux enfants lorsqu’elle se trouva brutalement veuve alors qu’elle était enceinte de leur troisième enfant. Ce choc, survenant peu de temps après le décès de son père, précipita l’accouchement qui se produisit deux jours après le décès de son époux. L’enfant fut prénommé Édouard, en souvenir du mari défunt.
Voulant s’installer au soleil, elle quitta l’hôtel de Gargan à Metz en 1872 pour venir s’installer à Antibes où elle acheta un terrain dans le quartier du Puy afin d’y faire bâtir sa résidence. C’est elle qui choisit l’architecte en la personne de M. Vianney, en raison de sa parenté avec le saint curé d’Ars. Elle fit placer, dans un angle de la maison, un oratoire, dont la bénédiction par le curé d’Antibes en 1892 marqua la fin du chantier. Leur fils aîné, Albert hérita du château à la mort de sa mère et le garda jusqu’à la fin de ses jours.
J'ai détaillé ce personnage riche et fantasque dans la partie "Personnages historiques".
Le château de l'Espée.
Nice Matin 20.09.1987. Photo Maurice Bernaudon.
Famille de Gargan
Famille de l'Espée
Albert de l'Espée
A l'origine, le château était entouré d’un parc de 3 ha où croissaient les essences rares, parmi lesquelles 9 espèces de palmiers et un cyprès géant.
A la mort d’Albert de l’Espée, son fils René hérita du château. Il mena une vie de futilité, fréquentant les champs de courses hippiques, passant sa vie à voyager. Habitué des salons, il aimait recevoir des midinettes qu’il entretenait ou bien des artistes en recherche de mécène. Il transforma les salons du château en salle d’exposition. Il appréciait particulièrement les frères Giacometti, Picasso et aimait partager sa passion avec Romuald Dor de la Souchère.
René de l’Espée vendit le château en 1921 à M. Pol-Roger, négociant en champagne. Il mourut peu de temps après, le 12 janvier 1924, à la suite d’un accident de voiture, alors qu’il vivait à Cannes dans l’une de ses résidences, la « villa Otrada ». Le château sombra quelque peu dans l’oubli, n’étant occupé que rarement.
Pendant la seconde guerre mondiale, le château fut réquisitionné par la kommandantur locale, camouflé par de la peinture verte, afin de le fondre dans l’environnement naturel. Il y aurait des inscriptions rappelant le passage des occupants allemands dans les caves.
Après la guerre, il fut acheté par la société de promotion immobilière de Maurice Cauvi qui édifia des immeubles au nom évocateur (Chambord, Chenonceaux). En 1975, le château et son parc restant d’une hectare et demi furent vendus à des particuliers avec création d’une copropriété. Des travaux furent nécessaires, mais l’aspect général fut conservé. Il fait maintenant partie du patrimoine historique antibois.
Antibes vue des jardins du château de l'Espée
Dépliant présentant les nouvelles résidences du château de l'Espée
Le château de l'Espée. Capture d'écran de google earth.
Le fond du port d'Antibes. A droite, au bord de l'eau, la petite chapelle Saint-Roch. On peut voir le château de l'Espée qui se détache sur la colline du Puy.
Le Château Salé est l’une des plus anciennes et des plus renommées demeure antiboise. Le bâtiment actuel date du XVIIIe siècle, mais l’histoire de ce lieu est beaucoup plus ancienne.
Une charte de Lérins datée du 10 avril 1022, notifiée par Durbec, signale à cet emplacement, une bâtisse nommée Casale Anticum de Saleta.
La légende la plus répandue veut que le nom de cette vieille demeure antiboise soit lié au commerce du sel, élément essentiel pour la conservation des aliments et notamment du poisson. Antibes possédait l’un des 15 greniers à sel que comptaient les États de Provence à la fin du XVIIe siècle. Ces greniers à sel jouaient à la fois le rôle d’entrepôts pour le stockage et la vente du sel et de tribunaux destinés à juger les litiges liés au paiement de la gabelle. Chaque grenier comprenait un président, un grènetier, un contrôleur, un procureur du roi et un greffier.
Pierre Cosson développe une théorie liée à ce commerce en rappelant que l’ancienne via Julia, qu’il situe à l’actuelle avenue Philippe Rochat (voir ce nom), était une voie importante sur la route du sel. Il définit le vieux chemin de Saint-Jean comme étant un ancien chemin saunier. Le Château aurait ainsi été construit sur les ruines d’un ancien établissement dédié au commerce du sel.
On a souvent dit que le Château Salé aurait été occupé par un fermier général de la gabelle, l’impôt sur le sel. Il s’agit probablement d’Antoine Monneron (1703-1791), originaire d’Ampurany (Ardèche), qui fut contrôleur général des fermes du roi à Antibes en 1734. Il épousa Barbe Arnault le 3 février 1733 à Annonay et eut vingt enfants dont huit moururent en bas-âge. Deux de ses enfants naquirent à Antibes : Charles-Claude-Ange, né le 15 avril 1735 qui fut intendant de la Compagnie française des Indes orientales puis député d’Annonay (Ardèche) où il mourut en 1799, et Antoine-Joseph né le 8 mai 1736 qui fut négociant et mourut à Santiago de Cuba en 1815. Son fils suivant, Jean-Antoine, étant né le 7 juin 1737 à Tain l’Hermitage, on peut donc supposer qu’il quitta Antibes en 1736 ou 1737. Mais cette théorie, aussi séduisante qu’elle soit et s’appuyant sur l’importance du commerce du sel au XVIIe siècle, n’est peut-être pas aussi évidente. On peut lui opposer qu’il existe un accord sur le caractère oronymique de la racine Sal- ou Sar- que l’on retrouve très fréquemment dans des noms qui désignent toujours une position élevée et qui n’ont rien à voir avec le sel comme par exemple le quartier des salines à Monaco, ou encore Notre-Dame de la Salette en Isère. Rappelons qu’en italien, salire veut dire monter. En ancien français, le mot sal, qui est à l’origine du mot salle, représente une maison contenant une seule pièce. On peut donc imaginer que là se trouvait une importante maison située sur les flancs d’une éminence, la hauteur Sala, qui existe toujours et supporte les immeubles du Roi Soleil. Elle n’est plus guère visible en raison du développement urbain mais à l’époque devait paraître assez importante vue de la ville.
Le château et son domaine qui s’étendait jusqu’à la Croix-Rouge ont appartenu à la famille Serrat pendant près d’un siècle et demi.
En 1739, Élisabeth de France, fille de Louis XV, et son époux, Don Félipe, Infant d’Espagne, y séjournèrent lors de leur « voyage de noces ». En mars 1794, le général Bonaparte, qui venait de prendre une part essentielle à la prise de Toulon, installa sa famille au Château Salé. Ce séjour de quelques mois fut, selon les dires de sa sœur Pauline, un des plus heureux moments de leur vie. Elle revint par la suite revoir ce château en une sorte de pèlerinage.
C’est à partir des terrasses du château Salé que le peintre Joseph Vernet aurait réalisé son tableau Le Port d’Antibes qui est actuellement au musée de la marine et dont on connait plusieurs versions.
Ce château fut ensuite acheté par le général comte André-Charles-Victor Reille, fils du maréchal et petit-fils de Masséna, qui embellit le château tant intérieurement qu’extérieurement. Il devint ensuite la propriété de la famille Boula de Mareuil (voir ce nom). En 1953, la dernière propriétaire connue, la comtesse Boula de Mareuil, ne pouvant plus faire face au frais d’entretien, décida de vendre le château à la ville qui l’utilisa pour y loger des employés municipaux et installa dans le parc la pépinière municipale.
Le général baron Reille dans les jardins du château Salé. Photo Archives municipales
Une occasion ratée !
En novembre 1834 s’arrêta devant la grille du Château Salé, un personnage qui allait révolutionner la région. Il s’agissait de Lord Henry Peter Brougham , né le 17 septembre 1778 à Edimbourg, âgé alors de cinquante-six ans, membre de la Chambre des Lords, dignitaire franc-maçon, qui venait de démissionner du poste de chancelier du gouvernement de lord Grey. Voulant se rendre à Nice pour y passer l’hiver avec sa fille malade, il avait été refoulé par les douaniers sardes alors qu’il s’apprêtait à franchir le Var, en raison d’un risque épidémique. Le comte Hilarion de Cessole, Président de la Cour de justice du sénat de Nice avait alors ordonné des mesures draconiennes envers tout ce qui venait de Provence, afin de protéger le pays niçois de l’épidémie de choléra qui sévissait en Europe.
Lord Brougham cherchant un lieu de villégiature, s’arrêta à Antibes et on lui indiqua le château. Il se rendit sur les lieux et en fit appeler le propriétaire, M. Baliste (ou Balestre) qui avait acheté le château en 1792. Ce dernier se montra tellement exigeant quant au montant du loyer que Lord Brougham fit demi-tour et partit à Cannes pour passer la nuit. Le lendemain, il retourna au Château Salé non plus pour le louer, mais pour l’acheter. Il tomba d’accord sur le prix avec le propriétaire, mais ce furent les antibois qui protestèrent, ne voulant livrer la maison qui avait abrité le séjour de Napoléon Bonaparte, à un anglais. Lord Brougham, dépité, retourna donc à Cannes où il fit construire en 1835 le château Éléonore. Il y resta trente ans et y mourut le 7 mai 1868, après avoir provoqué la transformation de ce petit port de pêcheur de 4 000 âmes en station de tourisme d’hiver.
Lord Brougham and Vaulx
Au départ, il y avait une tour curieusement octogonale, perdue au milieu des pins et de la végétation de ce bord de mer antibois. Cette tour serait datée, parait-il, du XIIIe siècle. Certain y aurait même vu un lien avec les templiers qui seraient à l’origine de telles tours. En fait, les Romains construisaient des tours octogonales comme celle de porta Aurea du palais de Dioclétien à Split (Croatie). D’autre part, il existe partout en Europe de l’ouest, des tours octogonales que l’on dit inspirées par les tours de Constantinople dont l’image aurait été rapportée par les chevaliers croisés telle celle que l’on a mis à jour lors de fouilles réalisées au château de Neubourg en Allemagne datée du Xie siècle. Plus récemment on trouve de telles tours à la basilique de Fourvière à Lyon qui date de la fin du XIXe siècle, ou celle érigée à la cathédrale de Strasbourg par Gustave Klotz en 1878 en remplacement d’une tour détruite en 1870 par les Allemands.
La tour de la Pinède devait être plus modeste au départ et jouer le rôle de tour de surveillance comme la tour du Graillon au Cap d’Antibes. Il est donc probable que la tour originale était carrée ou ronde, puis a été détruite et remplacée plus tard par la tour actuelle. Elle aurait été remaniée et surélevée par la suite sous François 1er, ce qui explique les trèfles en ronde bosse présents à mi-hauteur. La superstructure dentelée a été ajoutée par M. Sutherland propriétaire des bâtiments en 1890. Un escalier donne accès à la terrasse supérieure d’où on a une vue à 360°.
Cet endroit agréable faisait partie de l’héritage de Blanche Giraud, l’épouse de Charles Félix Emond d’Esclevin qui décida d’en faire un lieu de villégiature. Il fit construire en s’appuyant sur la tour, un château de style Louis XV avec un style « à l’italienne ». Les bâtiments occupaient le fond d’un terrain s’étendant sur 34 hectares et allant jusqu’à la mer. Sur une partie du terrain il fit planter des arbustes, des orangers, oliviers et un verger.
Charles-Félix Emond d’Esclevin est né à Antibes le 7 octobre 1762. Il est le fils de Michel-Joseph Emond d’Esclevin, né à Guise (Ardennes) le 20 septembre 1734, maire de la ville de 1793 à 1794 (il est décédé en fonction) et de Bartholomée du Boyer de Choisy, également née à Antibes le 16 avril 1732. Il fit une carrière militaire qu’il finit comme commissaire de guerre. Il commanda la garde nationale d’Antibes où il mourut le 8 février 1842. A son décès, c’est son fils, Jean-Baptiste Félix, écuyer, né à Antibes le 4 février 1797, qui en hérita. Il vendit ensuite la propriété à son gendre Antoine « Fortuné » Agard (1807-1859), époux de sa fille Alexandrine Thérèse née le 10 janvier 1830 à Antibes, décédée le 24 mars 1883 à Antibes.
Le château appartint à la famille Emond d’Esclevin jusqu’en 1888, date à laquelle il fut loué puis acheté par un anglais, lord Stanley Sutherland. En 1901, le château fut acheté aux enchères par M. Pierre Paul Hippolyte Pélagaud qui le transmis à sa descendance.
Le château subit lui-même de nombreuses transformations. Une partie, la plus ancienne, est de style Louis XV ; la partie gauche est Charles X ; d’autres partie sont dues à l’imagination de M. Sutherland. Le terrain s’est réduit à deux hectares. Sur une partie s’est édifiée la « Résidence Le Château de la Pinède ». La chapelle est devenue l’église Notre-Dame de la Pinède ; un parc a été créé.
Le château de la Pinède et sa tour. Nice-Matin du 30 août 1987. Photo Maurice Bernaudon.
Château de la Pinède. La façade en 1900. Archives municipales, 23Fi16
Le château reçut des visiteurs célèbres tel que Claude Monet qui séjourna à Antibes de janvier à mai 1888. Il écrivit : "Je peins la ville d'Antibes, une petite ville fortifiée, toute dorée par le soleil, se détachant sur de belles montagnes bleues et roses et la chaîne des Alpes éternellement couverte de neige." Il rapporta de son séjour antibois une série de 36 toiles parmi lesquelles plusieurs vues d'Antibes. Pour les spécialistes, il ne s'agit pas des meilleures de ses œuvres, la critique fut d'ailleurs assez dure, mais la douceur des tons plut, le côté paradisiaque des paysages fut apprécié et l'exposition des toiles antiboises fut un succès.
Jean-Louis Ernets Meissonier, Guy de Maupassant, Charly Chaplin, Mistinguette, Rudolph Valentino en furent également les hôtes du château.
Château de la Pinède. La tour. Archives municipales 23Fi16.
Antibes vue du plateau de Notre-dame par Claude Monet en 1888. Museum of Fine Arts, Boston.